Après le feu de l’enthousiasme, rien de moins que quelques heures pour réaliser, décanter, relire ce qui s’est passé, comment l’événement papal m’a traversée. Marquée. D’autant plus que, sur l’instant, à chaud, galvanisé, on ne vibre qu’aux émotions, qu’aux clameurs, qu’au grandiose en tout genre. Un véritable feu d’artifice qui enjoie l’être comme il l’explose. Quand l’essentiel, souvent subtil et invisible, se produit parfois ailleurs. “Dieu est dans les détails”, affirme un vieil adage.
Relire ces dernières heures, la grand-messe place de la Concorde, avec cette question publiée sur un réseau social : Dans tout ça, ai-je seulement rencontré, plus que le pape, le Seigneur ?
Du boulevard Saint-Michel aux Champs-Élysées, voir le deux cent soixante-septième successeur de Pierre, de mes yeux vu, à deux reprises, fut un événement incroyable. C’est indéniable. Deux journées parisiennes réussies, on ne peut plus parfaites, sans heurt ni casse. Joie, ferveur et fraternité étaient au rendez-vous, Pour que le monde ait la vie.
Oh, le Malin, qui se cache aussi dans les détails, a pourtant bien tenté de mettre un peu de pagaille, l’air de rien : là, sur les réseaux sociaux, quelques esprits chagrins pestant contre les ors, la gloriole et les moyens spectaculaires engagés (mon côté francisco-carmélitain pouvant quelque peu comprendre ces récriminations, vite j’étouffai celles-ci en convoquant Marie de Béthanie, celle qui oignit les pieds de son divin messie avec un “nard pur de grand prix”, sous les yeux scandalisés de Judas) ; ici, une banderole sur laquelle était écrite, noir sur blanc, caustique : “Léon XIV, tes moutons sont là !”. Sans compter mon propre cœur, qui n’a rien de saint, que maints serpents tentaient de mordre, d’en provoquer l’ire, à ouir, notamment, juste derrière moi, une femme clamant haut et faux le chant d’entrée de la messe, à m’en percer les oreilles ; idem quand le téléphone d’un quidam se mit à retentir lors du psaume, au milieu d’une foule paisible et recueillie, portant ainsi atteinte à la beauté, à la pureté, à la solennité du culte ; sans oublier de jeunes séminaristes tout de blanc vêtus, dans mon carré des Ministres de la liturgie, grignotant leur sandwich à midi pile, en plein angélus et récitation des mystères joyeux du chapelet (non mais quand même, franchement, ces jeunes !). Non, à regarder de près, à la loupe, on peut encore mieux faire, pointerait en rouge la prof que je suis : ce n’était pas parfaitement parfait.
Pire ! Au moment de l’eucharistie, le drame absolu quand un laïc s’emmêla bras et jambes, flancha, laissa choir sa coupelle : stupéfaits, interdits, ébahis, nous assistâmes, impuissants, à la dispersion des saintes espèces sur le sol, dans la poussière.
La grâce l’emporta cependant sur ces agacements, dérangements, accidents : nul mot ne sortit de nos lèvres, ni reproche ni jugement ni emportement. Juste des mains secourables. Le malin eut beau essayé, çà et là, en douceur, il fut tout bonnement congédié : tout fut parfait, car nulle mauvaise langue ne sortit de nos lèvres.
Quant à moi, seule dans la foule j’étais. Une goutte d’eau, infime, au milieu de huit cents mille personnes. Une brebis. Attendant sagement, à l’écoute des paroles d’un bon pasteur officiant place de la Concorde.
Seule. Sans ami ni famille ni paroisse. Juste préposée au service de la liturgie. Et contemplant l’ensemble, de tous mes sens. Pour ne pas, pareil au petit chien, manquer une miette. Ni une goutte, tel un colibri soucieux de la suite.
Seule, y compris dans le carré des ministres, près de la tente-chapelle.
Seule sur mon petit coin de terre. Sans parvenir à échanger avec quiconque, à rebours de ce que j’avais vécu la veille dans le quartier latin, chantant à tue-tête aux côtés d’un Didier venu d’Orléans et d’une Élisabeth de Normandie.
Sur ma petite aire ministérielle, j’enviais presque ces couples, familles, séminaristes venus ensemble, vivant entre eux l’heureux évènement ; quant aux isolés, comme moi, ils demeuraient recueillis, impassibles, tout en intériorité, ancrés dans la prière et le silence : l’image même de la sainteté.
Seule, mais tout contre eux, avec eux. Ensemble. Tous et tout à l’accueil, à l’écoute de Léon XIV : nos regards convergeant vers lui seul.
Seule, mais en union de prière et en communion d’esprit.
Sans fusionner.
Un beau moment.
Oui. Assurément
Mais Lui ?, me demandai-je à l’instant où, à mon tour, dans la tente-chapelle, un diacre me remit silencieusement une petite coupe d’argent contenant notre Pain de vie. Le prêtre référent me bénit, puis je me dirigeai doucement, solennellement, sur le rebord de celle qui devint, alors, la plus fervente avenue du monde…
Magistral…
Pas comme moi : à deux reprises je butai malheureusement contre le talon de mon prédécesseur qui, agacé, m’enjoignit sèchement de garder mes distances. Désolée.
Je n’ai décidément rien de parfait : moins qu’une brebis, je semble davantage une chèvre, tel Pierre Richard, qui n’en loupe pas une, dans la comédie culte de Francis Veber.
Comme expliqué et attendu, à l’orée de l’avenue, dans un flot continu, je fus rejointe par une bénévole au fameux t-shirt couleur tournesol. Une jolie jeune fille. Réservée et timide. Que je dépassais d’une tête. N’osant lever les yeux vers moi. Brune aux longs cheveux frisés. Une madone. Parfaitement obéissante, ayant parfaitement intégré les consignes, puisqu’elle fut l’une des rares de sa mission à ne point ouvrir son parapluie de suite, pour m’accueillir.
Face à son intériorité exemplaire, je refoulai mon “bonjour”, la laissai à elle-même pour contempler l’avenue devenue ruelle, déroulée devant moi tel un tapis d’or : gare à l’Envol !
Mirifique…
Mes yeux, mon cœur, mon âme s’ouvrirent grand sur l’auguste travée des Champs transformés en une vaste cathédrale à ciel ouvert.
Aviez-vous d’ailleurs remarqué que le ciel grisonnant du matin s’éclaircit, s’illumina, s’ensoleilla à quinze heures, au tout début de la célébration ? Incroyable harmonie cosmique.
C’est alors qu’une petite voix, un doux murmure, me sortit de ma rêverie, de ma contemplation, tandis que nous remontions côte à côte une route menant droit au Ciel : “S’il vous plaît, Madame, pourriez-vous me donner la communion en premier ?
– Bien sûr… Et… pourriez-vous me la donner ensuite ?
– Moi ? Vraiment ? Mais je n’ai jamais fait ça…” Alors seulement la jolie frimousse osa enfin lever les yeux vers moi, me regarder, tout à la fois rougissante et radieuse.
Échange de regards et de sourires inoubliables, lorsque je lui répondis : “Il y a toujours une première fois… et quelle première fois, ici, aujourd’hui, maintenant, là, sur les Champs : on ne peut pas mieux rêver, vous ne croyez pas ?”
Ô savoureux silence, avant que ma première en chemin ne reprenne : “Je dois prendre l’hostie de la main droite, c’est ça ?
– Oui.
– Et je vous dis : “Le corps du Christ”?
– Exactement : n’ayez crainte, vous serez parfaite.”
C’est alors qu’on nous positionna contre une barrière, devant l’attente des fidèles.
Qui durent attendre un petit peu encore…
Heureuse, comme souvent j’ai pu l’être grâce au Christ, face contre Concorde, et ma petite contre l’Arc de Triomphe, le monde s’estompa autour de moi, à l’instant où elle ouvrit notre parapluie de communion ; je ne perçus plus rien, tout à elle, tout à Lui, au saint Mystère, je déposai délicatement entre ses lèvres “le corps du Christ.
– Amen.”
Puis je remis entre ses mains la petite coupe couleur lune ; Dieu dans nos yeux, elle glissa la sainte hostie entre mes lèvres.
Et tout s’arrête.
Et “je” s’arrête.
Plus rien.
Tout disparaît.
Vide absolu.
Le temps d’un battement de cœur.
D’une fraction de seconde.
Seconde d’éternité.
De laquelle elle me sortit, me réveilla, me rappela en redéposant la coupelle entre mes mains.
Ictus amnésique.
Quoi ? Comment ? Mais tout reprit très vite, se remit aussitôt en marche, en mouvement, des mains devant moi se tendaient, par-delà la barrière, dans lesquelles je donnais “le corps du Christ.
– Amen”. À la chaîne. Dans l’amour de tous ces visages, de toutes ces mains dressées, de toutes ces lèvres entrouvertes, de tous nos regards croisés, tour à tour priants ou reconnaissants.
C’est alors qu’une petite voix intérieure m’avertit que celle-ci, l’adolescente, là, n’y avait pas droit. Le prêtre nous avait pourtant bien prévenus : “Si une personne ne dit pas “amen”, si elle s’apprête à repartir avec l’hostie sans la consommer devant vous, alors il faut la reprendre.”
Désolée. J’ai encore manqué… : la faute à mon esprit d’escalier, qui plus est ravi, envolé…
Je n’ai jamais eu l’âme policière. En passe de culpabiliser, de m’effondrer en imaginant le potentiel blasphème, une autre petite voix me rassure, qui vient à ma rescousse : “Laissez les enfants venir à moi”, mais aussi la parabole du semeur. Ne point juger. Nous ne savons pas. Puisse Ton Corps donné, ô Christ, germer et grandir dans sa chair… Je prierai pour elle… Qui sait : demain demandera-t-elle peut-être le baptême. Foi, charité et espérance.
Sans autres fidèles de l’autre côté de la frontière, mon binôme replia ensuite son parapluie, me raccompagna jusqu’à la tente-chapelle. Recueillie, toujours.
Mais surtout rayonnante. Pleine de grâce.
Sans même entendre mon “au revoir” murmuré…
De tous les clichés pris durant ces deux folles journées parisiennes, Dieu sait combien j’aurais aimé posséder celui de notre face à face, de notre communion mutuellement et fraternellement donnée, lieu de Son Passage unique, subtil, entre nous, parmi nous, sur cette auguste voie, entre terre et ciel, entre Concorde et l’Arc de Son triomphe.
Paris,
Lundi 28 septembre 2026
(photos récupérées sur les réseaux sociaux)

